[Nouvelle] Folie Assassine (3/4)

Publié le par Ecriveuse

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« On dirait plutôt les deux, un meurtre et un règlement de comptes, jugea le médecin légiste, en habitué qu’il était de côtoyer les pires horreurs humaines.
-    Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? interrogea le stagiaire tout en observant attentivement la précision des gestes de son mentor.
-    Je pense que la fille a été victime d’un crime passionnel, oui, mais pas au sens sentimental, vu la rage avec laquelle elle a été poignardée, et ses marques de coups antérieurs, sûrement son ex-petit ami qui la frappait, mais ce n’est pas lui, ajouta-t-il en désignant l’autre corps du menton, puisqu’il n’a pas de sang sur les mains, alors qu’il aurait dû en être couvert tellement ça a dû fuser…
-    Pourtant, on a trouvé le couteau et le pistolet à côté de lui…
-    Comme c’est vraisemblable ! Vous croyez réellement qu’un homme qui tue avec cette frénésie se promène avec deux armes aussi différentes ? Non non, à mon avis, il s’agit d’un meurtre et croyez-moi, il y a un mobile, le tout c’est de le trouver… Quant à la deuxième victime, maintenant qu’on sait qui elle est, le Docteur Christian Evrard, je suis prêt à parier que le revolver est le sien… Il était connu pour la justesse de ses analyses mais aussi à cause de cette affaire depuis laquelle il gardait toujours une arme sur lui. Que voulez-vous, sans être paranoïaque, il y a de quoi craindre pour sa vie lorsqu’on a reçu pendant des mois des lettres de menace anonymes !
-    Ca ne nous dit pas qui était la fille… ni le mobile…
-    Nous le saurons, je pense… sans doute une de ses patientes… »


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Au volant de sa voiture, il l’avait aperçue, vaguement, au milieu de la foule. Il fallait qu’il la retrouve, qu’il la ramène au plus vite avant que son état n’empire. Machinalement, il se passa la main entre la base du cou et l’omoplate droite, là où elle avait frappé le premier coup, les deux autres ayant été amortis grâce à l’épaisseur de son duffle-coat. Il était resté inconscient quelques temps et avait dû soigner la plaie avant de partir à sa recherche. Il n’avait pas trouvé ses clés de voiture et avait perdu un temps fou à en chercher le double, puis avait erré aux alentours de la maison sur un rayon de plusieurs kilomètres avant de se souvenir qu’elle avait évoqué une fois, au temps des débuts de leur idylle, l’endroit où elle se sentait en sécurité, là où elle avait connu les seuls rares moments de sérénité dans le chaos de sa vie, et il avait pris la route de la ville et tenté sa chance.

Malgré la position sociale que lui conférait son statut de directeur d’hôpital psychiatrique, il ne pouvait pas se permettre de demander du secours à la police, pas même à son ami d’enfance, le commissaire. La situation était inextricable en l’état et la seule solution qui lui restait était bel et bien de la récupérer le plus vite possible, avant qu’elle ne perde complètement pied.

Il gara sa voiture et se lança à sa poursuite, les images de cette dernière semaine plein la tête…


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Il était à son bureau, prêt à rentrer. La nuit était tombée depuis des heures, et il sentait la fatigue accumulée depuis des mois lui peser sur les épaules. La demie de dix heures venait de sonner et sa journée avait été, comme toujours, particulièrement chargée. Se levant, il s’était dirigé vers le cabinet de toilette attenant pour se rafraîchir. Il s’était passé un peu d’eau sur le visage et avait vu, dans le reflet de son miroir, les cernes violacées sous ses yeux bleus acier. Il était resté plusieurs minutes ainsi, à s’observer, recherchant dans les traits pourtant familiers, ce qu’il était autrefois. « Autrefois… c’est à dire il y a un an… à peine un an… », songea-t-il dans un constat amer. On lui donnait facilement 10 années de plus que ses 35 ans. Il se dit qu’il était temps de faire quelque chose, que maintenant que tout rentrait dans l’ordre, qu’elle était en passe de s’en sortir, ils allaient enfin pouvoir se retrouver, partir en vacances là où elle le voudrait, qu’il allait un peu déléguer certaines choses, être avec elle réellement, peut-être même allait-il songer à se mettre en disponibilité. Oui maintenant qu’elle se sentait en sécurité, après tout ce qu’elle avait traversé, ils allaient enfin pouvoir se découvrir…
    
Il se rappela avec une douce nostalgie les premiers échanges, virtuels, irréels, empreints de mystère et de charme désuet. Puis la découverte sordide de ce qu’elle endurait quotidiennement, la double vie, la schizophrénie qu’elle avait finalement été obligée de développer pour tenir le coup, pour survivre, à défaut de vivre ses rêves. Puis l’aveu, quasi coupable qu’elle avait fini par lui faire, que la Voix lui parlait, et qu’elle lui avait dit que lui seul pouvait la sortir de là. La Voix… Il n’avait pas souri, sa conscience professionnelle lui soufflait que ce n’était pas une bonne idée de s’en mêler personnellement, qu’il lui suffisait de faire arrêter celui qui l’amochait aussi dur et de transmettre le cas à un de ses confrères. Mais il était trop tard. Il était sous le charme de cette brune magnifique, aux mots magiques et envoûtants.

Il avait alerté les autorités compétentes, il les avait accompagnées, fort de sa qualité de médecin-chef de la clinique psychiatrique régionale. Quand ils étaient arrivés, elle était dans un état méconnaissable, adossée au mur du salon, couverte de bleus et d’écorchures, l’autre était à ses pieds, tenant un couteau maculé de sang. Quand les policiers l’arrêtèrent, il nia tout, jusqu’à l’évidence même. Il jura que c’était elle qui s’infligeait ces sévices et que lui n’y était pour rien. Il fut emmené au poste puis en prison où il attendit son procès en clamant toujours son innocence. Et Lui la ramena chez lui…

Pendant des mois, elle refusa de sortir. Il fit son possible pour la choyer, lui rendre et la santé physique et la santé mentale. Ses soins semblaient faire leur effet puisque, depuis quelques semaines, elle osait aller prendre l’air, aller jouer quelques piécettes chez le buraliste de la rue, lui prendre le journal, se promener le long du plan d’eau, dans le parc. Oui, tout allait mieux. Dans peu de temps, son bourreau serait mis hors d’état de nuire, et elle serait enfin libre de respirer.

Il enfila sa veste, et prit son attaché-case. Au moment même où il allait passer la porte, le téléphone troubla le silence ouaté de la pièce. Avec un soupir résigné, il avait décroché. Son ami le Commissaire, avec beaucoup de tact et de diplomatie lui rendit compte de la visite qu’elle lui avait rendue, le dépôt de plainte qui avait été évité parce qu’il ne pouvait pas croire ce qu’elle avait laissé entendre.

Le choc avait été terrible. Ainsi, ça recommençait de plus belle ! Il tomba plus qu’il ne s’assit sur son fauteuil en cuir qui protesta. Il remercia son ami, raccrocha… Et il pleura… Il allait devoir se résoudre à la soigner non plus à la maison, mais bien dans un environnement plus à même de s’en occuper. Tout l’Amour du monde ne pouvait pas forcément venir à bout de quelqu’un qui a côtoyé l’horreur de bien trop près… et certains étaient plus fragiles que d’autres…

Il se calma petit à petit, reprit le contrôle de ses nerfs et de lui-même, se persuadant que tout allait s’arranger, qu’il y avait forcément une explication pour cette rechute inattendue. Il devait tirer cette histoire au clair.

Lorsqu’il arriva à la maison, la lumière tamisée de la chambre lui annonça qu’elle n’était pas couchée. Il gara la voiture dans le garage, et monta dans le hall, posa ses affaires, et se défit de son manteau. Il regarda les escaliers qui menaient à l’étage et prit une profonde inspiration avant de les gravir, en se demandant dans quel état il allait la trouver.

Il avait frappé doucement à la porte de la chambre, et était entré presque en même temps. Il l’avait trouvée assise sur le lit, les mains jointes, comme une icône de vitrail, l’air terrifié…

Il s’était assis à côté d’elle, lui avait pris délicatement les mains et lui avait parlé avec toute la tendresse dont il était capable pour lui expliquer que le traitement qu’il lui donnait semblait avoir ses limites, et lui demander pourquoi elle avait ressenti le besoin de passer au commissariat porter plainte contre lui. Il avait parlé longtemps, tâchant de voir dans son regard un éclat, une réaction, aussi minime fût-elle. Mais elle n’avait pas répondu, pas réagi. Il avait senti l’étau du désespoir lui serrer l’âme et était redescendu au salon se servir un verre, seul, une fois de plus. Elle ne lui laissait pas beaucoup le choix… Il se tritura les méninges pour essayer de trouver une autre solution que celle qui s’imposait de plus en plus, et s’était endormi tout habillé sur le canapé, plongeant dans des rêves cauchemardesques qui le laissèrent en sueur et fatigué de s’être battu toute la nuit contre des images fantasmagoriques terrifiantes.

Le lendemain lorsqu’il se leva, elle était déjà sortie. Le temps, bien qu’extrêmement froid, était vivifiant. Il avait pris sa douche, et était parti à son bureau sans même prendre le temps d’avaler un café.

Il s’était promis de rentrer tôt, mais il devait mettre en place toute la structure qui l’accueillerait pour un séjour d’une durée indéterminée mais qui promettait d’être longue.

Il fit de son mieux pour que tout soit réglé rapidement. Et tout était prêt quand il rentra, pour la première fois depuis longtemps, vers 19h30. Il était arrivé devant chez lui, avait garé sa voiture devant la maison, et avait poussé la porte… avant qu’un grand choc ne le fasse basculer en avant et qu’il ne perde connaissance.

Publié dans Nouvelle

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ecriveuse 14/01/2008 07:22

Et je confirme que c'est même pour avoir lu ta nouvelle que j'ai mis la mienne en ligne :)

Oliv 13/01/2008 23:45

Je connais le début de cette histoire http://bientotouplustard.over-blog.org/article-14038670-6.html !
Heureux de la retrouver là !