[Nouvelle] Folie Assassine (2/4)

Publié le par Ecriveuse

Elle n’en pouvait plus. La gare était encore à plusieurs kilomètres et elle sentait ses forces l’abandonner peu à peu. Elle trébucha contre un pavé descellé, chutant lourdement sur le sol froid et mouillé. Une violente douleur au genou droit lui fit pousser un gémissement lorsqu’elle essaya de se remettre debout. Elle s’adossa contre le mur le plus proche, dans l’indifférence générale des badauds qui erraient pourtant nombreux, et qui ne lui firent pas l’aumône d’un regard.

Elle aperçut son reflet dans la vitrine d’en face: les cheveux plaqués par la pluie sur son front sale et ses joues rendues écarlates par la bise hivernale, une veste passée de mode depuis des lustres à la fermeture éclair cassée et qui ne la protégeait plus des intempéries, un jeans délavé criblé de taches rouille qui ne partiraient sans doute plus jamais au lavage… Deux mots lui vinrent à l’esprit : loque pitoyable.

Mécaniquement, elle massa sa rotule douloureuse pendant plusieurs minutes, priant un Dieu qu’elle ne connaissait pas et qui, vraisemblablement l’avait oubliée, pour que la souffrance disparaisse rapidement afin de se relever et qu’elle puisse reprendre sa course.

Il se rapprochait. La Voix lui hurlait des imprécations urgentes, ordonnant qu’elle oublie son mal pour se rappeler seulement que sa vie allait pouvoir recommencer. Sa vie. Une autre vie. Une vie où elle serait libre d’aller et venir, sans que plus personne ne cherche à l’attacher, à la battre, encore et encore jusqu’à épuisement, jusqu’à évanouissement.

Tandis qu’elle sentait refluer la douleur, anesthésiée par la Voix qui la cajolait maintenant, des images défilèrent à sa mémoire, une scène, la dernière en fait. Elle se souvenait de tout pour une fois. D’habitude, son inconscient semblait jeter un voile flou sur ses réminiscences, comme si c’était une autre qu’elle qui subissait le monstre avec qui elle avait partagé sa vie… à qui elle avait offert sa vie, rectifia-t-elle mentalement.

C’était 3 jours plut tôt.


∑∑∑∑∑


Elle était entrée dans ce bureau de tabac, comme tous les matins pour aller chercher le journal qu’il voulait lire en rentrant le soir, et son regard était tombé sur le panel de jeux à gratter et autre loto. C’est là que la Voix avait retenti, faiblement, après un an de silence :

« Ne joue pas, ça te perdra. »

Elle sursauta, étonnée, un peu inquiète de l’entendre à nouveau, mais surtout soulagée finalement de ne plus se sentir seule. Elle avait fini par sourire au buraliste, paya ses modestes emplettes et voulut rentrer chez elle.

« Passe au commissariat, il te faut de l’aide. Au rythme où ça va, bientôt, il aura ta peau et la mienne ! Va porter plainte, qu’il paye coup pour coup, mal pour mal et qu’il soit enfermé à jamais ! » et elle l’avait fait…

Personne n’avait voulu croire que son compagnon, cet homme hautement insoupçonnable de par sa profession, sa notoriété même, lui infligeait chaque soir les pires sévices, prenant bien garde de ne pas laisser de marques particulièrement évidentes. On l’avait regardée avec apitoiement, fait semblant de prendre des notes puis conduite au responsable du commissariat qui lui avait fait comprendre, avec force sourires mielleux et condescendants, qu’il faudrait peut-être qu’elle en parle à un psychiatre de ses connaissances afin qu’elle puisse évacuer ce qu’il avait supposé être une forme de stress. Quel mot avait-il employé déjà ? Ah oui : victimo-pathologie, nouvelle appellation sans doute de paranoïa… Sonnée, elle déclina sa proposition d’appeler immédiatement le médecin en question et reconnut tout ce qu’il voulait entendre… Non en effet, elle ne se sentait pas très bien. Elle s’excusa de lui avoir faire perdre son temps et était partie sans se retourner, avec la Voix qui lui murmurait que de toute façon, ils se rendraient compte de leur erreur, pourvu qu’il ne soit pas trop tard.

Il avait été surpris quand elle avait décidé de porter plainte, et que son ami à lui, le commissaire l’avait informé que sa moitié semblait connaître quelques troubles d’ordre psychologiques. Surpris oui. Et il entra dans une colère comme jamais elle ne l’avait vu… C’est là qu’elle avait cru que sa dernière heure était arrivée. Mais il avait fait pire que la frapper. Il lui avait parlé. Lui avait expliqué que la Voix ne pourrait rien pour l’aider puisqu’il avait pris soin de la museler.

Lui seul savait que la Voix lui parlait ; elle le lui avait confié lors de leurs échanges internetesques avant qu’ils en viennent à se rencontrer et à s’aimer… Enfin à ce qu’elle avait pris pour de l’amour…

Et il avait fait en sorte, grâce à ses connaissances en matière de produits pharmaceutiques, de la faire taire. Il lui avait avoué, dans un sourire mauvais, que si elle n’entendait plus la Voix, c’était parce qu’elle était prisonnière d’une sorte de camisole chimique dont il était particulièrement fier, puisque, après toutes ces années de tests sur d’autres cobayes involontaires, il avait enfin trouvé celle qui résistait et qui oubliait au fur et à mesure…

« De toute façon, lui avait-il asséné sur un ton doucereux, tu es seule au monde. Tu es à moi, que tu le veuilles ou non. Tu l’as constaté, personne ne peut te croire. Depuis le début, depuis un an, je laisse entendre, sur un ton confidentiel et éploré que tu es malade, mais que mon Amour pour toi sera le plus fort et triomphera de tous tes délires. »

Elle était restée sans voix. Elle n’avait pas rêvé ses impressions de flou qui duraient depuis des mois. Elle sentait la conscience lui revenir enfin. Peut-être que son organisme commençaient à générer une résistance inattendue au cocktail qu’il lui avait fait ingurgiter sans qu’elle ne s’en rende compte, et que c’était pour ça qu’elle avait eu le cran de vouloir porter plainte. Elle avait enfin compris pourquoi elle était restée aussi longtemps avec lui malgré tout. Il avait touché un point sensible : elle était seule en effet et ne se souvenait que vaguement de ce qu’elle subissait, en étant persuadée que ça ne pouvait pas être lui le responsable…

Il était parti sur ces derniers mots, quittant la chambre après l’y avoir enfermée, comme il le faisait chaque nuit, pour être sûr qu’elle ne pourrait pas lui échapper pendant son sommeil.

Elle avait pris sa décision ce soir-là, après que la Voix lui ait parlé  :

« Ne lui dis rien, avait-elle susurré. Garde ça pour toi. Echappe-toi dès que possible et fuis… Fuis de toutes tes forces ! Ta vie en dépend. Jamais il n’abandonnera ! Il faut qu’il te croit encore sous sa coupe. Ne lui dis pas que tu m’entends à nouveau, tu serais perdue… »

Elle ne tremblerait pas ce soir.

Ce soir elle savait que son calvaire s’arrêtait ici. Depuis qu’il lui avait dit comment il prenait peu à peu possession de son âme et de sa mémoire, elle avait consciencieusement évité de manger ou même de boire autre chose que de l’eau du robinet.

Depuis deux jours pleins. Pourtant, elle se sentait forte, elle se sentait claire et sûre d’elle, plus sûre qu’elle ne l’avait été depuis des mois.

Lorsqu’elle entendit la clé tourner dans la serrure, elle s’était déjà cachée derrière, tenant un énorme cendrier en marbre. D’une main, elle s’assura que son passeport pour une autre vie était bien à l’abri au fond de sa poche, de l’autre, elle leva bien haut son  arme improvisée.

Dans le même mouvement, comme une danse macabre particulièrement bien synchronisée, il entra et elle le frappa. Par trois fois. Puis elle se baissa jusqu’à son oreille pour lui murmurer :

« Sais-tu mon Amour, que la Voix est revenue. Elle est là, protectrice contre tes effets pervers et sadiques. Je voulais te dire ce soir que je te quittais. Plus jamais tu n’essayeras, ni sur moi ni sur personne tes abjectes expériences. Adieu mon Amour… »

Elle avait saisi son sac, sa veste et, dans un réflexe qu’elle ne maîtrisa pas, la clé de la voiture qui avait roulé au sol , le laissant là, à plat ventre, au milieu de l’entrée et s’était précipitée dans la nuit. Sans permis, sans personne à qui demander de l’aide, elle savait qu’elle avait de longs kilomètres à parcourir à pied mais elle se sentait libre et puissante. Il ne lui nuirait plus. Elle jeta la clé inutile pour elle loin devant, dans le champ voisin et prit la direction de la ville.

La deuxième nuit, alors qu’elle avait trouvé refuge dans une ferme abandonnée pour s’abriter de la bruine glaciale qui s’insinuait jusque sous sa peau presque, et qu’il ne lui restait moins de vingt-quatre heures de marche pour arriver enfin à sa première destination, la Voix avait résonné à nouveau :

« Il n’est pas mort. Tes coups l’ont à peine effleuré, à peine assommé. Tu ne seras pas en sécurité tant que tu n’auras pas quitté la région. »

Ce fut comme si on l’avait frappée violemment au sternum. À bout de nerfs, elle serra convulsivement le morceau de papier qu’elle avait toujours dans sa poche, serra les dents pour ne pas craquer et s’effondrer dans une crise d’hystérie bien proche, en essayant de se convaincre qu’elle n’en était pas arrivée là pour retomber dans une situation pire encore que celle dont elle venait de sortir…

Elle reprit son itinéraire, prenant soin d’éviter d’être visible depuis la route marchant toute la nuit et presque tout le jour. Ce ne fut qu’à quelques centaines de mètres de la ville, à peine un ou deux kilomètres tout au plus, qu’elle ressentit à nouveau, la présence honnie, tandis que la Voix la harcela :

« Fonce, ne cherche plus autre chose que d’arriver à la gare… Souviens-toi, une autre vie, t’attend ! »


∑∑∑∑∑


Et elle avait couru, toujours en prenant soin de ne pas être visible depuis la route, de toutes ses dernières forces, de tout ce qui lui restait d’âme et de souffle.

Elle tenta de se tenir debout et constata que la douleur était passée, tout en s’avisant, amère, que personne ne lui avait tendu la main.

Elle se força à se remettre en marche…

Publié dans Nouvelle

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ecriveuse 13/01/2008 12:40

Merci irène! J'irai faire un tour :)

vasy07, ce sera pour aujourd'hui ;)

vasy07 13/01/2008 12:19

J'attend la suite avec impatience.

irène 13/01/2008 10:49

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